L’image de la Jordanie oscille entre celle d’un État rentier dépendant de l’aide internationale, et celle d’un « îlot de paix et de stabilité » en voie de démocratisation dans une région en proie à de multiples conflits armés. Ce projet de recherche dépasse ce double postulat en analysant le fonctionnement de l’État jordanien au prisme de l’action sur son territoire de l’un de ses principaux partenaires, l’Union européenne.

Depuis 40 ans, l’Union européenne promeut en Jordanie un modèle de « bonne gouvernance » en matière de sécurité, de gestion des frontières, de pluralisme politique, ou de liberté d’expression. Ce modèle se caractérise entre autres par une priorité donnée à la « stabilité » de la Jordanie et par la technicisation de ses programmes. Cette technicité contribue à neutraliser les enjeux politiques au profit du statu quo. De leur côté, les autorités jordaniennes s’approprient et contribuent à faire circuler ces normes politiques afin de présenter le pays comme le « bon élève » de la réforme. En parallèle, elles limitent la portée de certains de ces dispositifs extra-nationaux et contrôlent leur mise en œuvre. Ainsi, le discours réformateur des autorités coexiste avec des pratiques coercitives qui laissent entrevoir les caractéristiques d’un régime autoritaire.

Ce projet de recherche fait le pari d’étudier l’État jordanien et ses recompositions, par le biais de l’action de l’Union européenne. Nous souhaitons analyser la façon dont les deux entités coproduisent l’action publique en Jordanie, de la mise sur agenda jusqu’à la mise en œuvre de celle-ci. Il s’agit de dépasser le mythe d’une aide neutre et apolitique, imposée par le bailleur et reçue passivement par l’État jordanien. La définition des priorités et la mise en œuvre des programmes d’aide font au contraire l’objet de négociations et de tensions quotidiennes, notamment entre les différents acteurs intermédiaires (représentants de l’UE en Jordanie, élites nationales, partenaires de la « société civile », experts, populations dites bénéficiaires). Le compromis, issu de ces négociations, est l’un des principaux enjeux de cette recherche. Son analyse permet de mettre en lumière l’hybridité du régime politique jordanien, au sein duquel cohabitent dispositifs autoritaires et vernis technique d’un appareil dit démocratique. Nous proposons ainsi d’étudier la façon dont cette hybridité se construit et se légitime au quotidien.

Ce projet est basé sur une série d’enquêtes de terrain multi-situées qui mêlent entretiens semi-directifs et observations participantes. Notre approche microsociologique entend identifier les espaces d’interactions entre les concepteurs des politiques européennes, les acteurs qui participent à leur mise en œuvre en Jordanie, ainsi que les populations dites bénéficiaires. Nous étudierons aussi les politiques de l’UE de manière transversale, à travers plusieurs secteurs clés d’intervention, tels que le soutien à la « démocratie » et à la « bonne gouvernance », les questions sécuritaires et l’aide humanitaire.

Le principal résultat de ce projet sera la publication, par une équipe internationale de chercheur.es,  d’un dossier sous des formats variés (analyse politique, entretien, récit d’enquête). Il sera illustré par de multiples outils de visualisation des données (cartographie, infographie, reportage photos). Ce dossier donnera ensuite lieu à l’organisation d’un séminaire, où d’autres chercheur.e.s seront invité.e.s à discuter de ces questions de recherche à partir de différents cas d’étude.

Le projet est dirigé par Emma Empociello (doctorante au CED à Sciences Po Bordeaux et associée à l’IFPO), Simon Mangon (doctorant au laboratoire CHERPA à Sciences Po Aix-en-Provence et associé à l’IFPO) et Camille Abescat (doctorante au CERI à Sciences Po et associée à l’IFPO). Il s’étale sur deux années (2021-2023) et repose sur un partenariat entre Noria Research, le groupe de recherche Sine Qua Non et l’Institut français du Proche-Orient.