{"id":195,"date":"2014-05-15T14:33:34","date_gmt":"2014-05-15T14:33:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.noria-research.com\/?p=5155"},"modified":"2023-12-18T17:49:52","modified_gmt":"2023-12-18T16:49:52","slug":"quand-reprimer-cest-laisser-faire-extorsions-et-usages-repressifs-de-la-violence-ordinaire-au-guatemala","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/noria-research.com\/mxac\/fr\/quand-reprimer-cest-laisser-faire-extorsions-et-usages-repressifs-de-la-violence-ordinaire-au-guatemala\/","title":{"rendered":"Quand r\u00e9primer, c\u2019est laisser faire :  Extorsions et usages r\u00e9pressifs de la violence ordinaire au Guatemala"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\"><em>La violence des \u00c9tats centram\u00e9ricains fait r\u00e9guli\u00e8rement la une des m\u00e9dias. Au Guatemala, les gangs appel\u00e9s \u00ab&nbsp;maras&nbsp;\u00bb prosp\u00e8rent entre le trafic de drogue et les extorsions. Leur violence n\u2019est pourtant pas aussi indiscrimin\u00e9e qu\u2019il y&nbsp;para\u00eet : elle joue en r\u00e9alit\u00e9 un r\u00f4le grandissant dans la criminalisation des mouvements sociaux, et notamment du mouvement syndical.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est une sc\u00e8ne ordinaire au Guatemala. Un chauffeur de bus et son assistant sont allong\u00e9s sur le sol dans une mare de sang. Ils ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s par des membres pr\u00e9sum\u00e9s d\u2019une des nombreuses bandes criminelles qui op\u00e8rent dans le pays, entre le trafic de drogue et les extorsions : les <em>maras<\/em>. La police est rapidement sur place avec ses 4&#215;4 noirs, des b\u00e2ches couvrent bient\u00f4t les corps, seuls les pieds d\u00e9passent ; le tout, sous le regard d\u2019une foule de badauds habitu\u00e9s. Au Guatemala, la violence fait partie de l\u2019ordinaire. Pas un jour ne passe sans que des Guat\u00e9malt\u00e8ques ne meurent sous les balles. Ce pays d\u2019Am\u00e9rique centrale d\u00e9tient m\u00eame l\u2019un des taux d\u2019homicide les plus \u00e9lev\u00e9s au monde&nbsp;: 45 pour 100 000 habitants. Les journaux \u00e0 grand tirage en font leur gagne-pain \u00e0 coups de \u00ab unes \u00bb sanguinolentes : conducteurs de bus tu\u00e9s, femmes assassin\u00e9es et, derni\u00e8re folie en date, corps d\u00e9capit\u00e9s avec comme trame de fond des r\u00e8glements de compte entre narcotrafiquants. Les articles de presse vont jusqu\u2019\u00e0 mettre en sc\u00e8ne les \u00e9tapes des \u00e9v\u00e9nements tragiques sous la forme de petits sch\u00e9mas dessin\u00e9s. Selon le procureur des droits de l\u2019homme, depuis 2006, 617 conducteurs d\u2019autobus et 199 assistants ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s&nbsp;; peut-\u00eatre le m\u00e9tier le plus dangereux du pays. Voil\u00e0 le d\u00e9compte macabre de la fi\u00e8vre de l\u2019extorsion qui s\u00e9vit au Guatemala.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Devenues bien plus qu\u2019une source d\u2019enrichissement, les pratiques de racket organis\u00e9 servent \u00e0 r\u00e9primer discr\u00e8tement certains mouvements sociaux, et particuli\u00e8rement le mouvement syndical. Dans ce contexte de violence sociale end\u00e9mique, la r\u00e9pression passe en effet par des registres plus ambigus que le seul ordre des strat\u00e9gies \u00e9prouv\u00e9es du renseignement, des savoir-faire r\u00e9pressifs, ou encore des ressources l\u00e9gales pour d\u00e9mobiliser les mouvements sociaux. En ce sens, l\u2019ordre social violent devient lui-m\u00eame une forme de contr\u00f4le: nul besoin de mobiliser des ressources r\u00e9pressives, il suffit simplement de laisser faire une violence d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente, de la laisser peser sur les contestataires potentiels.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019\u00e9conomie des extorsions<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Selon certaines estimations<sup data-fn=\"noria-2813\" class=\"fn\"><a id=\"noria-2813-link\" href=\"#noria-2813\">1<\/a><\/sup>, les montants des extorsions organis\u00e9es par les groupes criminels aupr\u00e8s de commerces, de particuliers et d\u2019employ\u00e9s d\u2019usines au Guatemala auraient atteint la somme de 100 millions de quetzales en 2005 (soit environ 13 millions de dollars). Le transport urbain n\u2019est en effet pas le seul secteur vis\u00e9 par l\u2019\u00e9conomie du racket. Les petits commerces, les vendeurs ambulants, les salari\u00e9s des grandes usines de textile sont \u00e9galement victimes de cette activit\u00e9 particuli\u00e8rement lucrative. Gamaliel Chil, le pr\u00e9sident de l\u2019association des chauffeurs de bus, \u00e9value \u00e0 pr\u00e8s de 1,2 millions de quetzales par mois (environ 150 000 dollars) le prix pay\u00e9 par les entreprises de transport aux groupes criminels afin d\u2019\u00e9viter que leurs employ\u00e9s ne fassent l\u2019objet d\u2019attaques. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 des extorsions r\u00e9alis\u00e9es dans le transport urbain, les salari\u00e9s d\u2019usines de textile appel\u00e9es \u00ab maquilas \u00bb, nombreuses au Guatemala, sont eux aussi victimes des r\u00e9seaux criminels. Derri\u00e8re les murs des parcs industriels de Mixco et de Villa Nueva dans la p\u00e9riph\u00e9rie de Guatemala Ciudad et des ateliers des <em>pueblos <\/em>du nord-est, des millions d\u2019habits sont ainsi assembl\u00e9s, cousus, \u00e9tiquet\u00e9s, inspect\u00e9s, repass\u00e9s pour \u00eatre enfin empaquet\u00e9s dans des cartons \u00e0 destination des \u00c9tats-Unis. Au Guatemala, on \u00ab habille \u00bb ainsi le Nord depuis maintenant plus d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Ces usines sont devenues des cibles des groupes organisant les extorsions. Les faibles pr\u00e9-requis professionnels exig\u00e9s \u00e0 l\u2019embauche ont facilit\u00e9 la p\u00e9n\u00e9tration de membres de <em>maras <\/em>au sein de la main-d\u2019\u0153uvre. Les <em>maras<\/em> ont ainsi rapidement tiss\u00e9 leur r\u00e9seau au sein de certains parcs industriels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u00e9sar, un salari\u00e9 d\u2019une usine de Mixco, \u00e9voque les pratiques de racket dans son usine. \u00ab <em>Ce qui se passe, c\u2019est que les mareros imposent de payer un imp\u00f4t. On est pay\u00e9 toutes les deux semaines et ils exigent qu\u2019on paye 20 quetzales, parfois plus, toutes les deux semaines <\/em>\u00bb<em>. <\/em>Pour une usine employant pr\u00e8s de cinq mille ouvriers, les extorsions peuvent atteindre des montants tr\u00e8s importants. Les <em>maras <\/em>ont m\u00eame noyaut\u00e9 l\u2019int\u00e9rieur de certaines d\u2019entre elles en corrompant le personnel d\u2019encadrement. \u00ab <em>Les superviseurs eux-m\u00eames doivent, \u00e0 cause de leurs propres besoins, participer aux extorsions. En fait, ce qu\u2019ils font, c\u2019est qu\u2019\u00e0 certains travailleurs, ils leur donnent 100 quetzales de bonus, plus que ce qu\u2019ils doivent toucher en bonus et ensuite, le travailleur lui rend 50 quetzales. Comme \u00e7a, il gagne de l\u2019argent <\/em>\u00bb explique Mario, un employ\u00e9 d\u2019une usine de Mixco. Comme de nombreux autres employ\u00e9s, il subit la loi des <em>maras. <\/em>Face aux menaces de repr\u00e9sailles, ils s\u2019acquittent tous les quinze jours de l\u2019imp\u00f4t. Il n\u2019a pas le choix : \u00ab <em>Y\u2019a un travailleur qui a refus\u00e9 de payer, on l\u2019a retrouv\u00e9 mort \u00e0 quelques rues de l\u2019usine, une balle dans la t\u00eate <\/em>\u00bb. L\u2019\u00e9conomie des extorsions s\u2019engouffre partout dans la capitale et vise souvent les personnes les plus vuln\u00e9rables: les employ\u00e9s dont les directions se refusent \u00e0 payer les imp\u00f4ts aux <em>maras <\/em>ou les commer\u00e7ants incapables de payer les services on\u00e9reux des entreprises de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e. Les organisations criminelles se renforcent ainsi gr\u00e2ce aux revenus des extorsions&nbsp;; tant et si bien que le racket est devenu une v\u00e9ritable \u00e9conomie souterraine et un moyen comme un autre de faire taire la concurrence. En effet, si les autorit\u00e9s pointent r\u00e9guli\u00e8rement du doigt les <em>maras<\/em>, dans de nombreux cas, les extorsions sont organis\u00e9es par les patrons eux-m\u00eames. Dans les transports urbains par exemple, certains s\u2019en servent pour saper la concurrence et contester des parts de march\u00e9. Rien de plus simple que de faire appel \u00e0 une <em>mara <\/em>pour attaquer les bus ou les commerces concurrents.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Cette \u00e9conomie criminelle a son quartier g\u00e9n\u00e9ral. Selon le chef du syst\u00e8me carc\u00e9ral, Eddy Morales, 80% des extorsions sont organis\u00e9es depuis les principales prisons du pays : El Boquer\u00f3n, la prison de Pavoncito, l\u2019Infiernito \u00e0 Escuintla et le centre de d\u00e9tention pr\u00e9ventive de la zone 18 \u00e0 Guatemala City. Le patron des prisons affirme m\u00eame qu\u2019environ 35% des extorsions seraient orchestr\u00e9es depuis le secteur 11 de cette derni\u00e8re ! D\u00e9tecter la source n\u2019a pourtant pas permis de juguler le trafic. Au contraire, les prisons du pays sont devenues les centres d\u2019op\u00e9ration du racket organis\u00e9. Avec une capacit\u00e9 d\u2019environ 8000 prisonniers, les centres carc\u00e9raux du pays sont surcharg\u00e9s : pr\u00e8s de 13000 d\u00e9tenus s\u2019entassent dans les 22 prisons que compte le Guatemala. Cette surpopulation, impliquant des conditions de d\u00e9tention d\u00e9plorables, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment d\u00e9nonc\u00e9e dans de nombreux rapports sur la situation des prisons en Am\u00e9rique latine<sup data-fn=\"noria-8004\" class=\"fn\"><a id=\"noria-8004-link\" href=\"#noria-8004\">2<\/a><\/sup>. Les r\u00e8glements de compte entre gangs, les imp\u00f4ts pr\u00e9lev\u00e9s par ces derniers \u00e0 d\u2019autres d\u00e9tenus pour leur protection, voire pour l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un lit et les \u00e9meutes meurtri\u00e8res t\u00e9moignent de l\u2019emprise criminelle sur la vie carc\u00e9rale. Entre 2005 et 2007, 87 d\u00e9tenus sont d\u00e9c\u00e9d\u00e9s de mort violente au sein des prisons guat\u00e9malt\u00e8ques. Emprisonn\u00e9s, de nombreux membres de <em>maras <\/em>n\u2019ont pourtant rien perdu de leur capacit\u00e9 de nuisance. Ils organisent d\u00e9sormais depuis les centres p\u00e9nitentiaires les r\u00e9seaux d\u2019extorsion. Les instructions sont diffus\u00e9es par des chefs de <em>maras <\/em>depuis les prisons, puis relay\u00e9es en dehors par des membres du groupe criminel. Les importants revenus de ces pratiques criminelles leur permettent ainsi d\u2019asseoir leur contr\u00f4le sur la vie carc\u00e9rale \u00e0 travers la corruption du personnel des prisons. Les prisonniers \u00ab ach\u00e8tent \u00bb un acc\u00e8s \u00e0 leurs r\u00e9seaux \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des prisons\u00a0: t\u00e9l\u00e9phones portables ou autres types d\u2019arrangements au quotidien. Dans une r\u00e9cente affaire, des prisonniers avaient m\u00eame acc\u00e8s \u00e0 des ordinateurs avec connexion wifi et organisaient des extorsions par courriel. Les autorit\u00e9s ont tent\u00e9 de lutter contre ces structures criminelles. Des syst\u00e8mes de blocage des communications t\u00e9l\u00e9phoniques ont \u00e9t\u00e9 exp\u00e9riment\u00e9s dans les prisons pour contrecarrer l\u2019organisation des extorsions. Mais le dispositif n\u2019a pas r\u00e9solu l\u2019affaire, et ressemble davantage \u00e0 un aveu d\u2019impuissance des autorit\u00e9s face aux r\u00e9seaux criminels.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab Ils vont mourir remplis de plomb \u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est d\u2019ailleurs depuis une prison de Chimaltenango que C\u00e9sar a re\u00e7u un coup de fil pour le moins mena\u00e7ant. Dans l\u2019usine, certains l\u2019appellent affectueusement \u00ab <em>El Gordo <\/em>\u00bb. Car tout le monde \u00e0 l\u2019usine conna\u00eet C\u00e9sar : il est en effet le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du syndicat d\u2019une maquila d\u2019environ 5000 ouvriers. Dans les usines du Guatemala, quelques organisations syndicales ont vu le jour&nbsp;; tr\u00e8s peu ont n\u00e9anmoins r\u00e9ussi \u00e0 p\u00e9renniser leurs actions face aux menaces physiques, aux licenciements ill\u00e9gaux et aux tentatives de cooptation des affili\u00e9s mises en \u0153uvre par les employeurs du secteur. En r\u00e9pondant \u00e0 cet appel, le syndicaliste s\u2019est retrouv\u00e9 malgr\u00e9 lui dans une situation dangereuse. Au bout du fil, un d\u00e9tenu de la prison de Chimaltenango, un certain \u00ab Fox \u00bb appelle C\u00e9sar pour l\u2019obliger \u00e0 s\u2019engager activement dans le trafic d\u2019extorsion dans son usine sous peine de repr\u00e9sailles. \u00ab <em>Il voulait que je collecte l\u2019imp\u00f4t pour eux <\/em>\u00bb explique C\u00e9sar. \u00ab Fox \u00bb exige du syndicaliste qu\u2019il fournisse le num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone d\u2019un superviseur de ligne de production de l\u2019usine pour l\u2019impliquer lui aussi dans le trafic. Le num\u00e9ro de C\u00e9sar, \u00ab Fox \u00bb se l\u2019est procur\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 une affili\u00e9e du syndicat de ce dernier&nbsp;: avant d\u2019\u00eatre incarc\u00e9r\u00e9 et enr\u00f4l\u00e9 dans les r\u00e9seaux d\u2019extorsion, \u00ab Fox \u00bb a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 de l\u2019usine. Il conna\u00eet ainsi bon nombre d\u2019ouvriers, et m\u00eame des employ\u00e9s affili\u00e9s au syndicat. La pression se concentre sur C\u00e9sar pour une raison simple. Les t\u00e9l\u00e9phones portables \u00e9tant interdits dans l\u2019enceinte de l\u2019usine, C\u00e9sar est un bon point d\u2019entr\u00e9e&nbsp;: en tant que syndicaliste, il a le droit, lui, d\u2019avoir son t\u00e9l\u00e9phone. \u00ab <em>Je suis all\u00e9 voir le superviseur pour lui raconter le probl\u00e8me, qu\u2019on me demandait son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone et lui il m\u2019a dit qu\u2019il ne voulait pas m\u2019impliquer dans cette affaire, il m\u2019a dit qu\u2019il savait ce qu\u2019il fallait faire <\/em>\u00bb raconte C\u00e9sar. Sous la pression, C\u00e9sar finit par donner le num\u00e9ro.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Mais bient\u00f4t, c\u2019est un autre groupe de <em>mareros <\/em>qui le menace \u00e0 son tour. C\u00e9sar se retrouve au milieu d\u2019une guerre de clans qui se battent pour le contr\u00f4le des revenus des extorsions dans l\u2019usine. Un <em>marero <\/em>l\u2019enjoint de participer aux extorsions. \u00ab <em>Il m\u2019a dit&nbsp;: tu dois faire ce que je te dis, ici c\u2019est moi qui encaisse l\u2019imp\u00f4t <\/em>\u00bb. Pour calmer la situation, C\u00e9sar d\u00e9cide alors de pr\u00e9senter sa d\u00e9mission. Le harc\u00e8lement persiste et l\u2019effet de pacification souhait\u00e9 \u00e9choue ; pire, on lui demande d\u00e9sormais 10 000 quetzales (pr\u00e8s de 1300 dollars) pour avoir pr\u00e9sent\u00e9 sa d\u00e9mission et donc tent\u00e9 de se \u00ab d\u00e9filer \u00bb. C\u00e9sar r\u00e9pond qu\u2019il n\u2019a pas l\u2019argent qu\u2019on lui r\u00e9clame et qu\u2019il va r\u00e9fl\u00e9chir. Le <em>marero <\/em>lui r\u00e9torque brutalement : \u00ab <em>C\u2019est pas une question de ce que tu peux ou pas faire, c\u2019est une question de ce que tu dois faire <\/em>\u00bb. Face aux menaces, C\u00e9sar d\u00e9cide d\u2019\u00e9teindre son t\u00e9l\u00e9phone. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre rendu au bureau du procureur des droits de l\u2019homme (PDH), o\u00f9 il raconte son histoire, un r\u00e9capitulatif des appels sur son t\u00e9l\u00e9phone portable est r\u00e9alis\u00e9 : plus de 250 appels entre le samedi soir \u00e0 23h et le dimanche soir. C\u00e9sar est tout simplement harcel\u00e9. Il ne voit plus son amie pour ne pas la mettre en danger et l\u2019activit\u00e9 syndicale est momentan\u00e9ment suspendue. Il essaye m\u00eame de changer ses habitudes de trajet en bus, \u00ab <em>au cas o\u00f9 <\/em>\u00bb. Pendant plusieurs jours, C\u00e9sar passe ses journ\u00e9es au si\u00e8ge de la f\u00e9d\u00e9ration en qu\u00eate de soutien. Une r\u00e9union est organis\u00e9e par un leader syndical au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur pour \u00e9voquer son cas. Un fonctionnaire \u00e9coute les deux syndicalistes. Aucune protection personnelle ne peut \u00eatre donn\u00e9e \u00e0 C\u00e9sar, il dispose seulement du num\u00e9ro du policier. Celui-ci s\u2019engage \u00e0 multiplier les patrouilles polici\u00e8res vers son domicile. L\u2019id\u00e9e de transf\u00e9rer C\u00e9sar dans une autre maquila pour sa s\u00e9curit\u00e9 est \u00e9voqu\u00e9e. De leur c\u00f4t\u00e9, les patrons de l\u2019usine disent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre un terme \u00e0 l\u2019affaire et le prot\u00e9ger. Mais ce discours de fa\u00e7ade r\u00e9v\u00e8le une r\u00e9alit\u00e9 croissante dans les usines du Guatemala : les extorsions et les tentatives d\u2019enr\u00f4lement des syndicalistes dans ces trafics font le jeu des employeurs. Le climat de violence, d\u00e9nonc\u00e9 publiquement par les patrons, participe de fait \u00e0 entraver l\u2019activit\u00e9 syndicale et \u00e0 mettre ses leaders dans des situations tragiques.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Josu\u00e9 a v\u00e9cu une m\u00e9saventure similaire. Ce jeune syndicaliste d\u2019une usine de Mixco a form\u00e9 une organisation en 2008 \u00e0 la suite d\u2019un mouvement de contestation li\u00e9 au non-paiement d\u2019heures suppl\u00e9mentaires. Avec une dizaine d\u2019autres travailleurs, ils sont all\u00e9s au minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, papiers officiels en main, pour demander la reconnaissance de leur syndicat. \u00ab <em>On ne savait plus comment faire\u2026 On avait beau ne rien conna\u00eetre du droit, de comment faire un syndicat, on a \u00e9t\u00e9 aid\u00e9 par d\u2019autres organisations et on a fini par y arriver <\/em>\u00bb explique Josu\u00e9. Pendant plusieurs mois, r\u00e9unions de conciliation avec les employeurs et assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales rythment la vie du syndicat. Le 25 juin 2009, une date rest\u00e9e grav\u00e9e dans sa m\u00e9moire, Josu\u00e9 re\u00e7oit une lettre \u00e0 son domicile. Dans un langage truff\u00e9 de fautes et d\u2019insultes, la mara Salvatrucha le menace de mort s\u2019il ne paye pas 25000 quetzales, une fortune pour lui, qui gagne difficilement deux mille quetzales par mois. \u00ab <em>C\u2019est la deuxi\u00e8me fois qu\u2019on s\u2019adresse \u00e0 toi vu que t\u2019as pas voulu l\u2019autre fois, cette fois c\u2019est la derni\u00e8re, si tu nous donnes pas les 25000 balles, on va commencer par tuer tous ceux du syndicat, \u00e0 commencer par Chiroy <\/em>[un membre du comit\u00e9 ex\u00e9cutif]<em>, on sait qu\u2019il a quatre enfants, on sait o\u00f9 l\u2019un d\u2019eux va \u00e0 l\u2019\u00e9cole et on sait o\u00f9 il descend du bus avec sa m\u00e8re, et toi gros fils de pute tu vis avec tes parents et tes fr\u00e8res, on sait o\u00f9 tu descends fils de pute si tu files pas la thune, ils vont mourir un \u00e0 un, fils de chienne, <\/em>[\u2026]<em>, on va t\u2019appeler au num\u00e9ro de ta maison 4070\u2026 et si tu r\u00e9ponds pas fils de pute, ils vont mourir remplis de plomb. On sait que vous faites des r\u00e9unions les vendredis le matin dans la zone 1 <\/em>[adresse pr\u00e9cise]<em>, on veut l\u2019argent samedi, on n\u2019attend pas plus, c\u2019est pas des conneries putain de merdeux, vous allez vous en rendre compte que c\u2019est du s\u00e9rieux <\/em>[\u2026]<em>. La Mara Salvatrucha. <\/em>\u00bb Comme C\u00e9sar, Josu\u00e9 pense un temps arr\u00eater son activit\u00e9 militante. Ses parents lui recommandent de se retirer du syndicat, des ouvriers syndiqu\u00e9s travaillent \u00ab <em>la peur au ventre <\/em>\u00bb, d\u2019autres enfin abandonnent. L\u2019engagement syndical au Guatemala est en r\u00e9alit\u00e9 un sacrifice permanent. Pour Josu\u00e9 comme pour C\u00e9sar, leur engagement a des cons\u00e9quences sur leur environnement familial, leurs relations amicales et m\u00eame amoureuses. \u00ab <em>Ma m\u00e8re me dit de sortir du syndicat, qu\u2019un jour il va m\u2019arriver quelque chose <\/em>\u00bb explique C\u00e9sar. Depuis plusieurs mois, Josu\u00e9 a quitt\u00e9 ses fonctions de secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du syndicat de son usine. C\u00e9sar persiste malgr\u00e9 les menaces : \u00ab <em>C\u2019est dur au quotidien, je suis souvent d\u00e9prim\u00e9, en d\u00e9pression m\u00eame, tout change et c\u2019est impossible de revenir en arri\u00e8re <\/em>\u00bb. D\u2019autres syndicalistes, eux, ont pay\u00e9 le prix fort : depuis 2005, 53 d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s. Le dernier assassinat en date, le 5 f\u00e9vrier dernier, fut celui de Miguel Angel Gonz\u00e1lez Ram\u00edrez, syndicaliste de SITRABI, le syndicat des travailleurs des bananeraies, tu\u00e9 par balles, son enfant dans les bras.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Entretenir un climat de violence comme projet de d\u00e9mobilisation<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">\u00c0 Guatemala City, la majorit\u00e9 des commerces, jusqu\u2019aux boulangeries, poss\u00e8de un garde priv\u00e9 et des barreaux de protection en fer. L\u2019entr\u00e9e des quartiers r\u00e9sidentiels hupp\u00e9s est s\u00e9curis\u00e9e par des gardes, nuit et jour, arm\u00e9s de fusils d\u2019assaut. Toute une industrie se nourrit de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et de l\u2019inaction de l\u2019\u00c9tat. Selon Otto Argueta, sp\u00e9cialiste de la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e au Guatemala, les citoyens guat\u00e9malt\u00e8ques d\u00e9pensent, en la mati\u00e8re, 574 millions de dollars par an quand les services de l\u2019\u00c9tat ne d\u00e9boursent que 271 millions de dollars. D\u2019anciens militaires ont trouv\u00e9 dans cette activit\u00e9 un espace id\u00e9al de reconversion face \u00e0 la r\u00e9duction des effectifs engag\u00e9e depuis la fin du conflit civil en 1996. Mais depuis, bien d\u2019autres profils sont venus s\u2019engouffrer dans les br\u00e8ches du monopole de la violence l\u00e9gitime: des policiers et m\u00eame de simples novices sans exp\u00e9rience dans les m\u00e9tiers des armes. Selon les propres chiffres de la police nationale (PNC), 90% des crimes au Guatemala restent impunis. Des syndicats internationaux et l\u2019Organisation internationale du travail (OIT) d\u00e9noncent depuis plusieurs ann\u00e9es l\u2019impunit\u00e9 qui entoure les crimes antisyndicaux. Si la s\u00e9curit\u00e9 est priv\u00e9e, l\u2019impunit\u00e9, elle, est publique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Pourtant, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des assassinats, une nouvelle forme de r\u00e9pression antisyndicale voit le jour au Guatemala. Plus discr\u00e8te, elle consiste en un projet de d\u00e9mobilisation assur\u00e9 par la g\u00e9n\u00e9ralisation d\u2019un climat quotidien de violences particuli\u00e8rement peu propice \u00e0 l\u2019activisme politique sous toutes ses formes. Plus dissimul\u00e9e, elle n\u2019a pour visage que la d\u00e9linquance ordinaire sur laquelle la responsabilit\u00e9 des actions antisyndicales est invariablement rejet\u00e9e. Ainsi, au-del\u00e0 d\u2019effets n\u00e9gatifs sur les engagements syndicaux, cette r\u00e9pression a enfin un avantage : elle n\u2019a en apparence aucun responsable ou coupable. Tout est mis sur le compte d\u2019une violence sociale end\u00e9mique que l\u2019\u00c9tat ne peut contenir. On en oublierait que cette violence sert finalement les int\u00e9r\u00eats de certains secteurs \u00e9conomiques. Les patrons des maquilas par exemple n\u2019ont parfois m\u00eame plus besoin de mobiliser des strat\u00e9gies antisyndicales pour lutter contre les mobilisations de salari\u00e9s&nbsp;: ils n\u2019ont qu\u2019\u00e0 laisser faire la violence ordinaire et quotidienne. En ce sens, les groupes criminels sont devenus des alli\u00e9s de circonstance. Toujours d\u00e9nonc\u00e9s publiquement, ils sont n\u00e9anmoins r\u00e9guli\u00e8rement utilis\u00e9s dans l\u2019ombre pour faire le \u00ab sale boulot \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n<ol class=\"wp-block-footnotes\"><li id=\"noria-2813\">Torres-Rivas (E.), \u00ab&nbsp;La l\u00f3gica empresarial al servicio del crimen \u00bb, <em>El Periodico<\/em>, 31\/01\/2010. <a href=\"#noria-2813-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 1\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"noria-8004\">Luc\u00eda Dammert, Liza Z\u00fa\u00f1iga, <em>La c\u00e1rcel: problemas y desaf\u00edos para las Am\u00e9ricas<\/em>, Reporte del Sector Seguridad n\u00ba4, FLACSO, 2008 <a href=\"#noria-8004-link\" aria-label=\"Jump to footnote reference 2\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La violence des \u00c9tats centram\u00e9ricains fait r\u00e9guli\u00e8rement la une des m\u00e9dias. 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